LUC BERNAD (ou la germination du signe)




Comment-parler d'une ligne, fût-elle tracée à l'aérographe ? Comment désigner ce qui vous précède, qui est dêià là, entree les lignes, entre les mots, entre les lettres-mêmes ? Comrnent nommer ce langage qui existe avant le langage ? C'est un peu comme tenter d'appréhender, de figurer l'adventice qui vous survient... pas facile.

Le moment de la saisie, de la formulation ou de la réalisation, est aussi celui de la disparition. C'est donc

cela dont est capable la peinture de Luc Bernad, cette prouesse incommensurable:

filmer l'esprit en mouvement, de I 'intérieur -à souhait- et assister, en soi, à ce spectacle grandiose d'une dispariüon palpable qu file (entre) ses doigts. 


Spationaute du rêve, Luc vogue (divague) au beau milieu d'anciens méninges, racines de neurones en herbes folles, avortées, mort-nées ou abolies : informées. Elles n'existaient pas. Pas encore dans un ailleurs. Un ailleurs transcendantal. Ainsi les libère t-il une à une, à son corps défendant, sur son passage idiome. Comme des éclosions incertaines.

Tête chercheuse à vide, missile fractal dans le terroir des drames, à mesure qu,il arrive au bout du pistolet elles se (reconn)naissent. A mesure que le compresseur se vide, expulse, elles confondent- Et germent. Sperme noir dans le magma informe du blanc fuligineux, chaque JE invasif, chaque fuseau nage au fond d'une âme qu'il réinvente (il se visite) et trace, incongru, son histoire épistolaire. Leur palimpseste intempestif. Destruction massive -comme au ralenti- d'un épais noyau de vide, où Luc s'ébroue à I' envers dans ce palais de météorites : c'est lui qui fragmente. Chaque implosion moelleuse (chaque "immolition", en modifie le trou -la cuve imaginaire- qui par remous intrinsèques (en cascades onctueuses) en déplace aussi les contours fondamentaux.

Derrière lui les traces du vide qui fuit... En gésine.

Etoile filant l'espace infini, Luc en radeau de l'âme sait s'abandonner, uniquement s'abandonner, à la convocation, que la convocation, du corps et de l,espace. Qu'il fait siens. Qu'il promulgue. Le temps d'une échappée. D'un hymne à la vacuité. A la vacation aussi. Au milieu des lianes de |'esprit dont il se débat harmonieusement...

...S'enfonçant à merveille dans la ramification, puis s'en dégageant, comme on écarte du front un paquet de planètes...

Le rideau du monde coule sur lui.

Art du mouyement identitaire. Du Fugace à la loupe. Art du fuseau.

Luc agit en faisceau. En arborescence infinie.


lmpossible donc, disais-ie en introduction, de décrire ce qui vous décrit. De sculpter par des phrases ce qui constitue la phrase. lmpossible de survivre ce qui vous définit, d'interpréter des enracinements. Devant ce prodigieux spectacle, cette poétique, on pourrait presque énumérer tous les titres (magnifiques) d'Henri Michaux. "L'infini turbulent", "L'espace du dedans", "La vie dans les plis", "Lointains lntérieurs,,... Mais aussi "Connaissance par les gouffres". Ou encore 'Passages". Et l'artiste s'empresserait d' aiouter ce dernier : "Qui ie fus", tant cette ligne qu'il a enfin trouvée, éprouvée (après des années de recherche et de voyages en tous genres) le caractérise aujourd'hui. Une sorte de ligne-témoin, de marqueur identitaire ou de code-barres sacré. Plus qu,un tatouage : un totem-langage.

Auiourd'hui Luc Bernad vit. ll danse même. tl a trouvé son corps. Son espace. Et on pourrait multiplier les textes et les invitations, les poèmes, les incantations, qu'on serait encore loin de son art. ll se vit son art. ll partage son coma. "On dégage !!!', entendent-ils en fond d'écho. On mue en lui comme un délire, une folie. C'est lui qui vous promène, vous ramène, qui décide qui vous êtes. Lui qui ordonne, qui vous pend à son regard intérieur. Lui qui vous invite à vous-même.

Ligne. Pour que tu ne meurs jamais.

Ligne. Envolée stercoraire. Epilepsie lente. lncandescence fractale.

Ligne : Factice, telle une épopée tu t'abandonnes à toi-même sur les rives décousues de l' imaginaire (ce grand torrent refoulé)... Sachant bien tous les bateaux que tu noueras, à terme, toutes ces immenses voiles de cosmogonies que tu fendras de ta proue invisible, indélébile, et qui par nature se découperont sur toi pour t'emboiter le pas... pour planter en toi cette longue traînée de poudre...

Toi l' ultime échappée dans I'univers fondu, confondu. Toi ruche mouvante, circuit en dépose, en chicane de soi. lnstance du moi qui attente à toi-même. Toi le parcours illustre, l' araignée mentale qui renait de toutes les cendres. Toi l' explosion molle, la grotte indigne qui déteint les âmes.

Petit à petit ils viendront, ces indomptables, prodigieux et adventices vaisseaux. Pour reprendre leur unique place ils viendront, s' aborderont (saborderonti, déverseront puis couleront le doux creux de leur empreinte oubliée, sacrifiée... c'est ainsi qu'ils regagneront lentement, subrepticement, leur indicible trou, leur infime et improbable nid... Qu'ils s'indiviseront sur toi comme les greffons miraculés d'une Géographie que ru recomposes à souhait.

Personne n' a jamais été autant en dehors de soi. Dans l'antichambre du monde. Pour se trouver autant. personne.
D'André Masson à Pollock il n'ÿ a qu'un pas, ou plutôt qu'un précipice : Luc Bernad.


Jérôme Boulenger